Un effrayant malentendu

Tres años de prisión para dos periodistas por «atentar contra la religión musulmana»
La decisión se tomó tras la publicación del artículo ’Chistes: ¿Cómo se ríen los marroquíes de la religión, del sexo y de la política?’
 
EUROPA PRESS. Foto: AP
Lunes 15 de enero del 2007.
El Tribunal de Primera Instancia de Casablanca ha condenado hoy al director de la revista marroquí Nichane y a una de sus periodistas a tres años de prisión por «atentar contra la religión musulmana». La sentencia llega tras la publicación de un artículo titulado Chistes: ¿Cómo se ríen los marroquíes de la religión, del sexo y de la política? que, según el código de la prensa marroquí, atenta contra la moral.
 

La condena incluye además que los dos inculpados hagan frente a una multa solidaria de 80.000 dirhams (unos 7.200 euros). El artículo polémico formaba parte de la edición de la revista que se publicó del 9 al 15 de diciembre. Tras su publicación, la Fiscalía Real decidió presentar cargos contra el director, Driss Ksiks, así como contra la periodista que firmaba el escrito, Sanaa al Aji, por «atentar contra la religión islámica» y «publicación y distribución de escritos contrarios a la moral», conforme a los artículos 41, 59, 67 y 68 del código de la prensa.

El propio primer ministro marroquí, Driss Jettu, publicó un decreto el pasado 20 de diciembre prohibiendo la publicación y difusión de la revista. El Tribunal ha extendido la censura en la publicación de la revista a un período de dos meses desde la declaración del veredicto.

El día que comenzó el juicio, el pasado 8 de enero, la Fiscalía pidió la «condena de los dos periodistas y la prohibición de la publicación de la revista así como del ejercicio de la profesión para ambos» y rechazó asimismo la posible aplicación de atenuantes. La defensa, por su parte, pidió su absolución como muestra de «buena fe».

La propia revista precisó en un comunicado posterior a su clausura que no pretendía «herir» los sentimientos de los lectores musulmanes y reiteró sus excusas. Además, se comprometió a proseguir su trabajo con profesionalidad y respeto de sus lectores cualesquiera que sea su religión o sus creencias.

Au départ, un simple dossier sur… les blagues ! Au final, une escalade de plus en plus dangereuse, et des journalistes en danger. Récit.Depuis quelques jours, l’hebdomadaire arabophone Nichane, membre du groupe TelQuel, vit une situation aussi ahurissante que dangereuse. Pour avoir publié un dossier sur les “noukat” (blagues) qui circulent au Maroc, le directeur et un journaliste de Nichane sont aujourd’hui poursuivis par l’Etat pour “atteinte aux valeurs sacrées”, et plus particulièrement à celles ayant trait à la religion islamique. Cette accusation est la plus grave qui soit prévue dans l’arsenal juridique marocain, et expose nos collègues et amis à des peines de 3 à 5 ans de prison, ainsi qu’à l’interdiction temporaire de parution de Nichane – si la justice tranche dans ce sens. Mais sans attendre l’issue du procès, le Premier ministre a déjà décidé, au nom du gouvernement marocain, l’interdiction pure et simple de Nichane. Des voix s’élèvent un peu partout dans les groupes religieux marocains (et parfois étrangers), officiels ou clandestins, pour appeler à “laver l’odieux affront fait aux musulmans”, en prenant les “mesures les plus extrêmes” à l’encontre de Nichane et de ses journalistes. Ces derniers se sentent aujourd’hui,

à bon droit, menacés dans leur intégrité physique en raison de la publicité démesurée faite autour de cette affaire. Ils ont été ainsi contraints, à titre préventif, de doubler les effectifs de sécurité aux portes du magazine, tout en appelant à une protection policière.Tout a commencé le jeudi 30 novembre, pendant la conférence de rédaction de Nichane. Ce jour-là, l’équipe décide de consacrer le prochain dossier de couverture aux “Noukat” : ces blagues populaires qui font le sel de la vie quotidienne des Marocains. Collectivement, la décision est prise de prêter une attention particulière aux blagues les plus fréquemment racontées par les Marocains (comme, d’ailleurs, par tous les peuples du monde) : celles portant sur la religion, la sexualité et la politique. Il a été décidé que nous en publierions quelques échantillons (sélectionnées parmi les plus “soft” de celles que se racontent les Marocains tous les jours), et que l’essentiel du dossier serait consacré à l’analyse des blagues, et à l’étude des enseignements qu’elles comportent sur la culture collective des Marocains. De par son sujet et son angle d’attaque, le dossier se voulait à la fois ludique et informatif. L’équipe de Nichane était à mille lieues d’imaginer que cela causerait le moindre remous, ou le moindre problème. C’est d’ailleurs ainsi que cela s’est passé, à la sortie en kiosque du magazine, le samedi 9 décembre. Les seules réactions reçues par l’entourage et les amis des journalistes de Nichane ont été de ce type : “Votre analyse est bonne, mais les blagues que vous avez publiées sont vieillottes, on les connaissait depuis longtemps ; il y a bien “pire” qui circule”. Il n’y a pas eu d’autres commentaires, tout au long de la semaine où ce numéro était vente.Vendredi 15 décembre. Soit la veille du jour où ce numéro hebdomadaire a été retiré des kiosques pour être remplacé par le suivant, nous avons appris, par un de nos confrères de la presse écrite, que les animateurs d’un site web islamiste entendaient déposer plainte contre Nichane. Vérification faite, les animateurs de ce site web avaient ouvert un “forum de discussion” dans lequel ils condamnaient Nichane et ses journalistes dans des termes frisant l’appel à la fatwa, pour avoir “gravement offensé Dieu et son prophète”. Sur la centaine de commentaires “postés” sur ce forum, une large majorité traitait ouvertement les journalistes de Nichane d’apostats et d’athées – ce qui, dans la logique des islamistes extrémistes, légitime le jihad à leur encontre. Les journalistes de Nichane commencent à s’inquiéter, mais tablent (à tort, on le sait depuis) sur le fait que la raison et la mesure finiront par reprendre leurs droits. Il ne s’agissait que de blagues !!Lundi 18 décembre, le syndicat étudiant de l’université de Kénitra (contrôlé par les islamistes) organise, sous la houlette de l’un des animateurs du site anti-Nichane, un piquet de grève, distribue des affiches de condamnation de Nichane, et appelle à la punition de son “crime”. Sentant le malentendu enfler et le danger se préciser, le directeur de Nichane fait plusieurs déclarations à des quotidiens marocains, dans lesquels il transmet, par anticipation, ses “excuses et explications à ceux qui se sont sentis offensés”. Ces déclarations n’auront, le lendemain, que très peu d’échos – contrairement aux invectives et aux accusations d’apostasie, à peine voilées, qui se multiplieront dans les médias, principalement sur Internet. Sentant aussi venir des risques sérieux pour leur sécurité physique, les responsables de Nichane, toujours le lundi 18, multiplient les contacts “préventifs”, principalement auprès de membres du gouvernement, d’Ouléma (docteurs ès science religieuse), et de dirigeants du PJD (parti islamiste marocain). à tous leurs interlocuteurs, les responsables de Nichane réaffirment avec force qu’il est aberrant de prendre des blagues populaires pour des positions éditoriales, et qu’en tout état de cause, Nichane n’a en aucune manière endossé le contenu de ces blagues mais s’est attaché, sur un strict plan journalistique, à les décortiquer et à les analyser sous un angle sociétal. Dans l’ensemble, le message est compris, et approuvé. Même le parti islamiste, tout en signifiant qu’il désapprouve la publication de ces blagues, se montre compréhensif et assure qu’il n’est dans l’intérêt de personne de déclencher une spirale de terreur et de fanatisme qui pourrait s’avérer incontrôlable.Mardi 19 décembre, une colonne d’humeur signée par un des éditorialistes les plus lus du royaume fait monter la tension d’un cran supplémentaire. Ouvertement, cet éditorialiste appelle le gouvernement à “punir” Nichane. Ce même jour, une instance religieuse koweïtienne se saisit de “l’affaire”, et publie un communiqué condamnant violemment Nichane, frisant, là encore, l’appel à la fatwa. Dans les heures qui suivent, les appels téléphoniques anonymes commencent à se multiplier, menaçant l’équipe de Nichane du “châtiment ultime”, expressions explicites et ordurières à l’appui. La police est immédiatement sollicitée, afin d’assurer la protection des journalistes et des locaux du magazine. Quelques heures plus tard, le directeur de Nichane répond à une convocation “urgente” de la police judiciaire qui l’interroge, lui dit-on, “dans la cadre d’une enquête préliminaire à une éventuelle poursuite du ministère public”. “Mais c’est peu probable, ajoute l’officier de police, parce que cela créerait des tensions qu’il est préférable d’éviter”. Le soir même, un responsable de Nichane contacte un haut responsable au gouvernement pour l’aviser de deux choses : primo, Nichane compte publier dès son prochain numéro des excuses à ceux qui se sont sentis offensés, pour apaiser ce qui peut encore l’être ; secundo, l’ouverture d’un procès pourrait être extrêmement dangereuse car elle engendrerait une large médiatisation, sur le plan national autant qu’international – ce qui ne manquerait pas de déchaîner la fureur de tout ce que le Maroc et le monde islamique comptent d’extrémistes religieux, avec ce que cette fureur peut engendrer comme violences. En réponse, ce haut responsable gouvernemental déclare “comprendre et regretter cette situation, qu’il serait préférable d’éviter”. Il assure, pour conclure l’entretien, qu’il “rappellera après s’être renseigné”. A l’heure où ces lignes sont écrites, il ne l’a toujours pas fait, malgré plusieurs relances.Mercredi 20 décembre, le directeur de Nichane, ainsi que l’auteur du dossier sur les blagues, sont de nouveau convoqués “pour audition préliminaire” par la police judiciaire, dont le responsable continue à leur assurer que d’après ses contacts avec le Procureur du roi à Casablanca, la poursuite par le Parquet est très improbable, “parce qu’elle jetterait inutilement de l’huile sur le feu”. C’est aussi ce que dit au téléphone, vers 15h30, un haut responsable du ministère de la Justice, dont dépend ce même parquet. Moins d’une demi-heure plus tard, le directeur de Nichane et l’auteur du dossier sur les blagues sont notifiés de leur mise en accusation, par le Parquet, du crime le plus grave prévu par le Code marocain de la presse : l’“atteinte aux valeurs sacrées”. Dès lors, les évènements s’enchaînent à une allure ahurissante qui laisse clairement penser que l’Etat avait minutieusement planifié le déroulement des évènements. Deux heures plus tard, tombe un communiqué du Premier ministre (parfaitement illégal, d’ailleurs – lire encadré ci-contre) qui, en toute simplicité, “interdit à compter du 20 décembre 2006, la diffusion de l’hebdomadaire Nichane sur la voie publique”. Autrement dit, sa mise à mort.

La nouvelle fait bien entendu l’effet d’une bombe dans le landerneau médiatique. Les chaînes de télévision marocaines comme internationales s’en saisissent, donnant pour certaines la parole à des intervenants qui affirment leur condamnation indignée de “ces graves atteintes à la religion islamique” (à la notable exception du député PJD Mohamed Yatim qui, intervenant sur Al Jazeera, a fait preuve d’un admirable sens de la mesure). Ne pouvant plus publier d’excuses ni d’explications dans les colonnes de Nichane, désormais interdit, son équipe rédige dans l’urgence un communiqué, puis un second, immédiatement diffusés à tous les médias nationaux et internationaux.

À l’heure où TelQuel passe sous presse, la plupart de ces médias continuent d’ignorer ces communiqués d’apaisement et de jeter de l’huile sur le feu. Prions de toutes nos forces pour que la raison reprenne ses droits, que chacun comprenne que publier et analyser des blagues ne revient nullement à les endosser, et que les journalistes de Nichane, qui se sont pourtant toujours efforcés de tenir compte du contexte dans lequel ils travaillent, le feront désormais davantage. Quand cet effrayant accès de fièvre sera retombé, et si l’Etat marocain, qui se déclare “défenseur de la liberté de la presse”, leur permet de le faire. Quant à TelQuel, il reviendra en détail sur cette affaire dès sa prochaine parution, le samedi 6 janvier.